Le regard du médiateur
Un immeuble se détache d’un fond bleu. Devant l’immeuble, ce qui semble être des briques grises sont entassées. Tout de suite un effet réflexif se joue, entre l’immeuble construit et ce qui sert à le construire.
Mais on s’aperçoit vite que l’immeuble n’est en fait pas dans la même réalité que les briques: il s’agit d’une affiche qui annonce vraisemblablement la construction d’un immeuble, d’une image dans l’image, d’une mise en abyme.
Or, la frontalité et l’échelle de plan nous empêchent de voir les bords latéraux et supérieur de l’affiche. Ce cadrage génère un trouble et crée du lien entre ces deux niveaux de réalité, entre l’affiche et les briques : la fiction se distingue mal de la réalité. Pour se convaincre qu’il s’agit d’une affiche, il faut regarder le bord inférieur de l’affiche, le dissocier du trottoir et de la plante qui est devant. Des traces de mains et des salissures rappellent aussi qu’il s’agit d’une affiche. Le regard doit se soumettre à un effort pour distinguer la véritable organisation de l’espace, pour se dégager de ce qui se donne l’allure d’un trompe-l’œil.
Cette situation de trouble relate la réalité libanaise de la transformation de la ville : un sempiternel défilement de projets immobiliers n’a de cesse de modifier la ville et de faire perdre aux habitants leurs repères.
L'affiche a aussi cette capacité d’occulter la réalité en la remplaçant par ce qu’elle promet : un immeuble aussi luxueux que générique. La réalité est remplacée par la représentation de ce qu’elle promet d’être, créant un discours uniformisé sur la ville qui remplace la ville elle-même.
Si entre ce qui est et ce qui se promet d’être, se trouve d’abord un trouble et des liens, à force de regard, c’est finalement une dissonance qui s’affirme : entre le trottoir sale et plein d’irrégularités et l’immeuble propre et net, dont le gris s’enlève devant un ciel immaculé, s’affirme un décalage, voire même un heurt. Les briques qu’on prenait d’abord pour les matériaux de construction de l’immeuble sont en fait très probablement destinées à réparer le trottoir. Et finalement, qu’elles soient mal organisées, qu’elles ne soient pas nettement rangées, finit de contraster avec cette architecture qui évoque une sorte d’immeuble futuriste triomphant, dont la contre-plongée accentue les arêtes et l’étonnante apparition d’arbres au sein du bâtiment et sur le toit.
Un rêve d’apparences s’impose par les représentations et par des discours économiques et politiques sur la reconstruction de la ville, qui tentent de prendre la place d’une réalité avec laquelle ils ne semblent plus avoir aucun rapport.